Ce samedi 28 Décembre 2019, ça fait exactement un mois que je suis parti, comme une majorité de mes camarades de la TA70. Je me rappelle évidemment bien de ce jour très particulier, de notre premier rassemblement à Roissy, où l’on se redécouvrait, après le séminaire, en sachant qu’on ne se quitterait pas de sitôt. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire récemment sur la perception du temps qui passe, forcément spécialement, ici à DDU. Le fait d’habiter, de travailler ensemble, une densité incroyable. En un mois, on a eu le temps de faire connaissance, vraiment, en se liant naturellement davantage avec certains. Pour autant, cette période de campagne d’été, avec son rythme soutenu, bien qu’un peu allégé cette année, et ses contraintes, ne reflète pas nécessairement ce qui se passera durant le long hiver à venir.

On y pense tous un peu, je crois, fréquemment à ce moment où on se retrouvera dans ce moment de vérité si spécial, en comité restreint, avec un quotidien qui se calmera évidemment par rapport à la cadence soutenue de l’été. J’en parle certes en connaissance de cause, contrairement à la majorité de mes camarades TA70, mais on a passé un mois ensemble, et pas juste entre nous, et on mesure en même temps qu’il nous reste à peu près 11à 12 fois cette durée, dans des circonstances bien différentes, à vivre ensemble. Au coeur de l’hiver, pendant les successions de tempête qui nous maintiendront dans les bâtiments, à la lumière artificielle, durant de longues périodes. Quelle sera la vérité de ce groupe, de nos rapports ?

Le sujet m’intéresse bien davantage qu’il y a une dizaine d’années. Il ne m’inquiète, pour autant, pas du tout, j’ai toute confiance, a priori, dans ce groupe, et je suis très curieux de vivre ce qui va venir. Une première rupture va se produire dans les prochains jours : la période de beau temps globalement calme que nous avons connue, très majoritairement, depuis notre arrivée le 6 décembre, devrait connaître une vraie pause dans les prochains jours, avec en ligne de mire une tempête locale qui devrait nous faire passer à l’an 2020 dans des conditions qui ont fait la réputation de ce lieu : si les modèles météo se confirment, on pourrait ainsi atteindre, voire dépasser, les 150km/h pour la première fois de notre TA70 entre le 31 et le 1er.

C’est donc un premier mois qui s’achève, comprenant 8 jours de voyage à nul autre pareil, et 3 semaines, déjà, sur la base. 3 semaines dans ce pays de lumière, globalement si paisible, si ensoleillé, si beau. Pas du tout représentatif de l’année à venir (excepté pour la beauté…), mais on prend volontiers ! C’est ainsi que je m’apprête à ranger mon bermuda pour quelque temps, en espérant bien le ressortir en janvier lors d’autres belles journées ! Bien conscient du changement à venir, j’ai bien profité de l’extérieur ce samedi, encore largement ensoleillé. Et jeudi, je suis sorti sur la banquise, en compagnie de Régis et Alain, pour me dégourdir les pattes, aller faire quelques sondages de banquise sous l’autorité de notre chef (Régis), et passer derrière l’île le Mauguen, et Rostand. Un autre monde que la base, à seulement quelques petits kilomètres de nous, le long du glacier, du continent antarctique, merveilleux concentré de richesses ! Nous avons vu un phoque, un manchot empereur esseulé, quelques poussins de l’année isolés, beaucoup de manchots Adélie (voir photos associées…)

Nous sommes également passés tous les trois par la cabane Marret, où les premiers hivernants, sous la direction de Mario Marret, se sont installés dans les années 50, avant la construction définitive de la base Dumont d’Urville. Cette petite cabane, habitée par l’Histoire de nos grands anciens, est un lieu important à DDU, qui est malheureusement menacé d’effondrement, depuis que la neige a décidé de la recouvrir ces derniers hivers. En effet, en 2009, elle n’était pas du tout menacée, et nous y avions même fait quelques repas d’hivernage, fondues mémorables sous les portraits des anciens, certains y dormaient même… Une autre époque, maintenant que l’accès y est généralement interdit, pour des raisons de sécurité. Heureusement, cet été, des premiers travaux de renforcement de la structure y sont entrepris, en espérant qu’on les poursuive le plus possible, ça paraît impensable de risquer de perdre un tel trésor historique.

J’aurai sans doute l’occasion d’y revenir dans les prochaines semaines, notamment lorsque la neige reviendra sur la base, et que les congères se reformeront (on est encore en pleine période de fonte, découvrant chaque jour davantage de rochers autour des bâtiments), mais un sujet qui m’intrigue vraiment depuis mon arrivée est la rotation des vents dominants à DDU. Ça se voit très clairement à l’orientation qu’ont prises les congères de l’hiver passé, dont les traces sont encore largement visibles, par rapport à « mon époque » (2009) : elles se sont légèrement décalées, tout comme les vents dominants, ce qu’attestent les relevés météo. Du coup, on retrouve de la neige là où il n’y en avait pas (beaucoup), et vice versa, et ce qui arrive à la cabane Marret est peut être le résultat de ce changement, dont j’aimerais bien pouvoir trouver une explication : décalage de la langue glaciaire, qui canaliserait ainsi le vent de très basses couches sur un axe différent ? A suivre, si je trouve une explication…

Ces réflexions m’ont pas mal occupé lors de ces premières semaines sur la base, mais je peux dire que j’en ai tout de même bien profité, et que nous avons surtout pris nos marques, ce qui est bien le principal ! En cette fin décembre, le solstice d’été est passé, et on sait qu’on a commencé à basculer de l’autre côté, que l’on va sortir du jour polaire dans quelques jours, puis que la nuit reviendra dans quelques semaines, nous conduisant à l’hiver… Tout nous y mène. Les nuages reviennent ce samedi soir sur DDU, annonçant le temps perturbé de ces prochains jours…