Je me couche peu après minuit, fin de mon quart, et je me réveille parfois en cours de nuit, mais ce dimanche 2 octobre au matin, ce sont les premières lueurs du jour qui m'ont tiré de mon lit, ainsi que l'impression que le bateau surfait sur l'eau. Je suis sorti retrouver Paul, qui terminait son quart vers 6h15, j'ai assisté à un agréable lever de soleil océanique. 

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Le bateau filait effectivement à une vitesse encore inconnue lors de cette traversée, souvent autour de 15 noeuds, pointes à 17-18 noeuds, avec de véritables surfs sur certaines vagues, très agréables comme sensation. En revanche, la mer claquait plus fort et cela m'a surpris au début, mais comme pour tout, on a fini par s'y habituer….

En regardant les cartes, j'ai eu confirmation que nous avions bien plus avancé que prévu hier pendant la nuit, on se trouvait à moins de 240 milles de Fort Dauphin, soit 24h de navigation en gros, ce qui nous permettrait une approche lundi matin ! Durant la matinée, Bluenote a continué à filer à un bon rythme, avec des pointes à 15 noeuds, nous avons pris un ris pour contrôler un peu l'allure alors que le vent, comme prévu, ainsi que la mer, se renforçaient sur notre route.

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Ce renforcement s'est confirmé en fin de matinée avec une mer qui avait nettement grossi, les paquets de mer tapaient contre le plancher de Bluenote de façon toujours plus fréquente et forte. Le bateau gitait bien et il était difficile de faire autre chose que de rester allongé… à attendre que les conditions se calment, ce qui n'était pas prévu avant la nuit prochaine… Dès le repas de midi, un paquet de mer qui a particulièrement tapé sur le plancher a fait décoller mon verre ! Le point positif, c'était que je m'étais suffisamment amariné pour déjeuner à peu près normalement, je ne me sentais pas très bien, mais c'était supportable, malgré le vacarme et les coups de boutoir. 

Inutile de préciser que dans ces conditions, le repos est assez peu réparateur, on ne peut pas faire grand chose, et la fatigue s'accumule. C'est éprouvant, bien sûr, mais aussi fascinant d'être au coeur des forces de la Nature, qui nous entourent de toutes part. Du côté du vent, rien de vraiment exceptionnel avec du 30-35 noeuds, parfois quelques pointes à 40, mais ça bougeait beaucoup parce que nous avions la houle de nord/nord-est de travers, dans notre route obligatoire vers l'Ouest pour nous rapprocher de Madagascar. Il n'y avait donc rien d'autre à faire que le dos rond…

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Notre position le dimanche après-midi, avec les vents sur la zone

J'ai essayé de rester allongé le maximum de temps possible dans l'après-midi pour arriver aussi en forme que possible pour mon quart de nuit après dîner. Le dîner lui-même a été encore très agité et mon verre s'est même à nouveau renversé suite à un gros coup de boutoir. Ce qui est "amusant", c'est qu'il n'y en a pas eu tant que cela, mais cela ne m'est arrivé qu'à moi, midi comme soir ! J'ai dîné léger et ai enchaîné sur mon quart, heureusement assez tranquille, pas de bateaux en vue car cette route qui bifurquait davantage vers l'Ouest nous avait manifestement bien écarté de la route des cargos, il fallait néanmoins rester vigilant à l'évolution du vent, qui pouvait encore légèrement se renforcer selon les modèles météo du départ, deux jours et demi plus tôt…

Heureusement, les modèles s'étaient quelque peu décalé de la réalité et l'accalmie prévue un peu plus tard s'est présentée dès mon quart : assez rapidement, vers 22h30, j'ai senti que Bluenote bougeait un peu moins, et surtout le bruit du vent avait faibli, et en quelques minutes, notre allure avait baissé de 9 à 4 noeuds à peine, on n'avançait plus ! Je suis allé prévenir Georges qui a fait quelques manoeuvres de voile pour nous redonner un peu de vitesse et la fin de mon quart fut nettement plus calme.

Naturellement, ces longues périodes d'immobilité forcée sont propices à la réflexion. Dans des conditions désagréables, la fatigue aidant, c'est plutôt une perception un peu négative qui l'emporte, en considérant que le prix physique de ce type de voyage est un peu cher. Mais très vite, les considérations positives suivent : un mode rare de voyage, "comme nos anciens", un  peu comme les explorateurs qui ont découvert tant de terres alors inconnues, qui laisse le temps à une vraie coupure, comme on en a sans doute trop peu de nos jours. On sent le prix, la grandeur du déplacement, on mesure l'immensité de la Terre, et notre rassurante insignifiance, à côté. Le rapport au temps change, faire 10 km prend parfois une heure pendant laquelle rien ne change autour de nous. C'est une chance, vraiment, mais il faut passer par ces moments délicats… Tout l'art du navigateur de plaisance est de savoir les limiter en anticipant les meilleures routes, tenant compte de la météo…