Itinéraires polaires

D'un cercle polaire à l'autre...

26 octobre 2008

Quelques mots du passé

C'est un petit cahier d'écolier, à la couverture arrachée, jaunie par le temps. Quelques dizaines de pages referment une écriture d'enfant, qui s'affirme certes petit à petit. Je retrouve cet objet insolite en rangeant quelques affaires personnelles, comme on se doit de le faire à l'approche d'un départ important. Je commence à lire, feignant de ne pas reconnaître de qui sont ces mots. Qui était-il, cet enfant, qui commença à écrire il y a exactement 20 ans ? Je le sais, je le sens, je me dis que c'est pourtant impossible : je comprends subitement, frappé par l'évidence, que ce sont les mots du jeune François Gourand que je lis. Quelques détails ne trompent pas : toutes les 3-4 lignes, on trouve une référence temporelle extrêmement précise ("il est maintenant 7h14 et il me reste 2h41 avant le départ"...), quelques précisions géographiques fort utiles comme la population à 10 000 habitants près et la superficie à 1 000km2 près de l'état d'Israël...

Oui, je fus bien ce garçon là, c'est fou à quel point la puissance de mots vieux de 20 ans frappe par son évidente justesse, le temps d'une lecture, je suis à nouveau celui qui a écrit ces lignes là. Je sors de 2008, je retourne en 1988, 1989. Je m'amuse du soin que je prenais déjà à rédiger des phrases qui avaient le sens qu'un gosse de 9-10 ans peut/sait donner. Les références familiales sont omniprésentes, je raconte les vacances, période toujours à part dans la vie d'un enfant. Je parle souvent de mon petit frère, celui que j'ai salué pour son grand départ dans la vie réelle il y a deux mois, je parle beaucoup de ma soeur aussi. Je parle d'événements liés à l'école, aux amis que j'invite, de certaines sautes d'humeurs qui ne m'ont, sans doute, pas complètement quitté, même si je les exprime différemment. Je parle aussi de ma passion du foot, transmise par mon grand cousin François et qui s'est développée si vite à cette époque...

C'est amusant de constater que, par une étrange coïncidence, tous les 10 environ, j'ai une sorte de "pic d'écriture". Le premier réside dans les lignes que j'ai relues ce soir, la second environ 10 ans plus tard à la fin de l'adolescence, quand j'ai commencé à me détacher définitivement de l'enfant que j'étais, et puis maintenant où les circonstances font qu'après quelques années d'apprentissage du monde réel, je commence à en cerner les contours et les enjeux. Surtout, j'ai pris conscience avec le temps de la valeur des écrits : il est probable qu'à 9-10 ans j'écrivais pour le plaisir, mais sans valeur historique. A la fin de l'adolescence, à la fin du lycée et au début des classes prépas, j'avais déjà conscience que laisser ces traces de mon passé pourrait témoigner plus tard de façon unique de la personne que j'étais.

Et maintenant, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'exprimer sur ce blog, j'écris pour laisser une trace bien sûr, mais aussi pour susciter, le cas échéant, un échange avec le lecteur. Pourquoi le départ pour cette expérience m'apparaît-il comme si évident ? On trouve dans mes écrits antérieurs des éléments qui permettent de comprendre le fondement même de ce pourquoi. Change-t-on réellement tant que cela, entre 10 et 30 ans ? Sur la forme, énormément évidemment, mais sur le fond ? D'une certaine façon, j'aurais presque pu prédire ce que j'allais faire plus tard. Cela pourrait avoir un côté un peu effrayant, car en poursuivant ce raisonnement, je saurais aujourd'hui grosso modo ce que je ferai dans 20 ans.

Mais fort heureusement, je crois qu'il n'en est plus ainsi. Si tout paraît limpide jusque là, c'est que je n'ai finalement qu'accompagné jusqu'à son terme l'idée de l'enfant que j''étais. En un sens, ma formation est quasiment terminée, c'est maintenant que les vraies questions se posent, que les vrais enjeux se dessinent. La Terre Adélie n'est pas une fin en soi, ce n'est qu'un passage de plus, plus fort certes que tout ce qui a précédé, sans doute plus lourd de sens aussi, mais un passage. Vers quoi ? On verra le moment venu, mais tout est possible. Je l'ai déjà écrit sur ce blog, je radote donc, mais tout me rattache finalement à cet horizon indépassable du retour. C'est là qu'on voit aussi que 8 mois d'attente du départ, c'est bien long, comme je le craignais dès le mois d'avril et la reprise de l'activité de ce blog...

Je conserve en tout cas précieusement ces trésors personnels du passé, qui constituent un lien temporel précieux. Ce que je peux souhaiter aujourd'hui, c'est de pouvoir relire ces lignes un jour avec une plus grande distance que celle que je ressens vis-à-vis de ce vieux cahier d'écolier. Le coup de fouet antarctique me sera peut être salutaire à cet égard. Qu'il en soit ainsi ! (Bon, maintenant, il faudrait pouvoir accélérer le temps, parce que l'attente rend con, tue l'inspiration, et pourrit dans une certaine mesure l'existence !) J-36, tic-tac...

Une petite photo prise en Corse le 21/3/2004 en fin de journée pour réhausser, je l'espère, l'intérêt du billet !

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20 octobre 2008

Couleurs d'archive

Un petit intermède photographique au milieu de trop de notes verbeuses. Quelques souvenirs de ma grande et belle année de solitude en Corse, il y a déjà 5 ans, des levers de soleil magiques datant de la fin de l'année 2003. Je me rappelle de ces journées qui débutaient si bien, après un spectacle si majestueux, la source de tout art, l'Etat de l'Art. J'étais véritablement porté par ces premiers rayons de soleil matinaux, ces nuages aux formes aussi variées... Ô Corse, ma mer Tyrrhénienne, je veux (et je vais !) te revoir.

Ce genre de spectacle est impossible à observer en été, saison de l'uniformité météorologique en Corse : bleu délavé tous les jours. Visitez la Corse hors saison, encore plus belle...

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14 octobre 2008

La Bourse ou la mort ?

Ainsi pourrait on résumer l'alternative actuelle. C'est du moins en ces termes que cela nous est présenté. N'étant pas économiste, j'ai tendance à faire confiance à ceux, nombreux, qui nous expliquent que la seule alternative à la fin de notre civilisation est de renflouer les banques pour faire redémarrer la Bourse. Pourtant, c'est bel et bien dans ce genre de situation que se pose une question centrale, essentielle même : la fin de notre civilisation, de cette civilisation au capitalisme débridé, ne serait-elle pas souhaitable ? L'esprit humain a-t-il déjà atteint l'ultime forme de civilisation, la meilleure pour son développement ou, plus modestement, sa survie ?

On a coutume de dire que le capitalisme est le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres. Mais, avons nous vraiment inventé, essayé, tous les autres ? On ne peut pas nier l'enrichissement global qu'a apporté le système dans lequel nous vivons, mais où et comment a-t-on prévu dans le même temps la redistribution indispensable de cette même richesse ? On nous a expliqué que mettre trop de freins au système tuerait la croissance, et donc appauvrirait l'économie, donc les gens. Le problème, c'est que dans ce système là, si certains se sont incroyablement enrichis, un bien plus grand nombre est resté pauvre, voire s'est appauvri.

Après le brillant plan européen porté par notre hyperactif président, dont le volontarisme a fait merveille dans cette affaire, les Bourses semblent s'envoler à un rythme inédit. La crise est-elle finie ? Apparemment pas, puisque les conséquences de ce krach ne sont pas encore complètement arrivées jusqu'à l'économie réelle. Est-ce que quelque chose aura vraiment changé, demain ? Pas sûr. On se sera certes rendu compte que les Etats-Unis sont sans doute un peu plus socialistes que ce que l'on pensait (en réalité, simplement très pragmatiques, taillant ainsi en pièces le dogmatisme ultralibéral), on aura vu une occasion pour l'Europe de reprendre la main dans le grand ballet international, mais quel sera le monde de l'après-crise ? Quelles garanties avons nous que cela ne recommencera plus ?

Puisque notre ambition semble devoir se limiter à redresser un système boiteux, exit les réflexions de fond. Il suffira de remettre un peu de vernis pour laisser croire à un contrôle plus strict du système, et ensuite les vrais puissants (ceux qui ont l'argent) continueront à faire ce pour quoi ils ont toujours été très doués : contourner les règles et maximiser le profit. Parce que la seule chose qui ne changera certainement pas après cette crise, pour le coup, c'est la nature humaine. Dans notre système actuel, elle n'a malheureusement pas trouvé de quoi contrer la cupidité de ses plus féroces représentants. Si on ne met qu'un pansement sur la blessure, les inégalités continueront à se creuser, et la prochaine grande crise sera peut être bien plus violente...

Force est de constater que l'hypercapitalisme s'est fortement développé après la chute du Mur, et que le système soviétique, aussi affreux et inefficace fut-il, avait le mérite d'exercer un contrepoids idéologique qui me semble stabilisateur. Le drame de notre époque, c'est une forme d'absence d'ambition idéologique : la Fin de l'Histoire a-t-on entendu quand le Mur est tombé, la fin d'une histoire en tout cas. Heureusement, l'impératif écologique et la forte mutation que l'on observe aujourd'hui vers de nouvelles technologies laissent une place pour un optimisme réel. Le monde change, la crise que nous connaissons est une crise de croissance déraisonnable d'un monde financier complètement coupé des réalités. Or l'économie, ce sont les Etats, on l'a bien vu récemment, et donc les gens, qui peuplent plus réellement cette planète que tous les produits financiers possibles et imaginables.

La Bourse ou la mort ? Aurons nous droit à une troisième voie ? Les choses qui se mettent en place actuellement nous y mèneront-elles ? Autant d'interrogations qui ne trouveront de réponses dans le futur. Je continuerai à observer aussi attentivement que possible ce qui se passe dans ce monde-ci jusqu'à mon départ, là bas, sous le cercle polaire, je vivrai une troisième voie, totalement utopique à l'échelle du monde, mais bien réelle pour nous, futurs hivernants.

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09 octobre 2008

Escapade provençale

Dans le cadre de la préparation à mes futures tâches antarctiques, je suis allé passer presque 3 jours en Haute-Provence, plus exactement à l'Observatoire de Haute-Provence, à l'Ouest du département 04. Ce fut l'occasion d'apprendre à réaliser un sondage d'ozone : on nous fournit des sondes qu'il faut préparer avec un protocole bien particulier, puis envoyer dans l'atmosphère, attachées à des ballons gonflés à l'hélium. La station de Dumont d'Urville est un des maillons importants du réseau d'observation mondial d'ozone, qui étudie notamment l'évolution du fameux trou de la couche d'ozone, star médiatique en son temps.

En dépit de mesures assez strictes prises pour réduire l'impact des activités humaines sur cette fameuse couche, le trou est encore bel et bien là, et il faut le surveiller avec attention, particulièrement dans les régions antarctiques, puisque c'est là bas qu'il se forme tous les ans en hiver, avant d'atteindre son apogée au printemps (en ce moment, donc). La couche d'ozone sert à bloquer le rayonnement ultraviolet UV-B, très nocif pour les organismes vivants. Sans cette couche, le développement de la vie n'aurait sans doute pas pu se produire sur Terre. Le soleil va donc être un ami redoutable sous ces latitudes, particulièrement en cette saison. Ami parce qu'il apporte chaleur (limitée certes, mais non nulle en été), redoutable pour son rayonnement UV agressif...

En tant que météorologues, mes 2 collègues et moi aurons à effectuer 37 envois de sonde ozone dans l'atmosphère, pendant l'année, à un rythme variant sensiblement au cours du temps (fréquence plus élevée en cette saison, en raison du trou). Ce sera, à côté de nos activités purement météorologiques bien sûr, notre petite pierre apportée à la Science, dont l'Antarctique est un terrain de jeu exclusif. Ces mesures permettent petit à petit d'améliorer notre connaissance du fonctionnement de la machine atmosphérique, dont on est bien loin d'avoir cerné tous les mystères...

Cette escapade fut aussi l'occasion de découvrir, même rapidement, une région qui m'était totalement inconnue jusque là, nous avons également pu tester la gastronomie locale. Le site de l'Observatoire est assez fascinant : un grand domaine fermé d'une centaine d'hectares, avec plusieurs maisons pour loger les gens de passage, des coupoles abritant des télescopes un peu partout, au milieu de la verdure, des routes goudronnées un peu défoncées par l'usure du temps... Evidemment, rien que des villages aux alentours, un ciel noir bien pur la nuit, avec une constellation d'étoles visibles à l'oeil nu. En plus, la nuit, on fait fonctionner le Lidar, ce qui fait qu'un superbe faisceau laser vert pointe à la verticale vers la voûte céleste, un spectacle assez fascinant !

Tout ceci avec des chercheurs bien sympathiques pour compagnie, passionnés, en bref un contexte vraiment agréable, une fois encore, je suis un peu sorti de l'espace-temps quotidien. Nous étions 4 hivernants sur place : nous 3 météos, et notre opératrice Lidar Emeline qui était en formation sur son instrument. L'occasion de parler entre nous, ainsi qu'avec les chercheurs qui connaissaient, de la base de DDU, et d'attiser encore un peu le désir de partir, encore 53 jours...

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03 octobre 2008

Bientôt la quille

Début octobre, une nouvelle étape de franchie, un nouveau mois qui débute, ça devient de plus en plus simple de compter les jours. Aujourd'hui, une information importante, mon dernier jour de travail à mon poste actuel sera le lundi 10 Novembre. Eh oui, il faut bien solder les jours de congés qu'il me reste avant le départ ! Ensuite, ça me laissera très exactement trois semaines pour me promener un peu (Corse, Bretagne sans doute), préparer les affaires, une petite fête d'au revoir...

Bon, je noircis volontairement le tableau, je ne suis pas prisonnier, ni au fond d'un tunnel sombre, mais j'ai incontestablement passé de sales moments au début de cette année, avant de reprendre ce blog, quand l'incertitude sur mon avenir était réelle, et que j'imaginais possible de rester dans cet état que je jugeais bloqué. Clairement, j'ai l'impression de me diriger vers quelque chose de plus lumineux, de plus épanouissant, qui me correspond davantage, tout simplement.

Treize mois, c'est le temps que je serai resté à Paris, à ce poste de marketing qui m'aura certes appris quelques trucs, permis de participer à des activités sympathiques comme le lancement du nouveau site de Météo-France, mais qui ne correspondait pas à mes aspirations. Treize mois, c'est grosso modo le temps que je risque de passer en Terre Adélie. Ca en fait, du temps à remplir ! Néanmoins, dans un contexte où le moindre détail sera source d'une curiosité certaine, voire d'émerveillement, ça devrait se faire sans trop de problèmes. La routine ? Elle existera probablement d'une façon ou d'une autre, mais ce sera à nous de la combattre, collectivement. On en est loin cependant. Mais j'ai hâte.

Libérez les fous en Antarctique ! Bientôt la quille, je disais, loin des subprimes, et des guerres. Membres d'un même environnement, pourtant. Est-ce de l'inconscience ou un excès de lucidité qui aiguise l'appétit du grand départ ? Lâchez les cinglés en Terre Adélie, laissez leur esprit s'envoler... Un jour, en 2010, il faudra songer à atterrir. On nous a dit que ceux qui ratent l'atterrissage le vivent mal. Je veux bien le croire. On répétera la manoeuvre quand l'heure sera venue, loin d'ici et de maintenant.

En fait, tout ceci, c'est trop. Je devrais me taire et ne rien dire à ce sujet avant le départ, à quoi bon en effet ? La réalité sera inévitablement plus forte que mes délires nocturnes sur le sujet. J'avais imaginé l'année solitaire en corse, un défi pourtant autrement plus modeste, et j'ai été bluffé par l'ermitage corse. La meilleure période est peut être maintenant, avant le départ, qu'on touche pourtant presque du doigt. Tout est à venir, tout est à créer, tout est à vivre. Ca commence à bouillir, je laisse ce billet en simple témoignage de cette montée en température, irai-je jusqu'à l'ébullition ? Allons, du calme, on est à Paris, il commence à se faire tard, et tout ceci pourrait s'arrêter avant même d'avoir débuté.

Et pourtant une petite voix continue de murmurer de façon lancinante : Libérez nous !...

Posté par fgourand à 00:32 - Vie quotidienne - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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